Wednesday, April 12, 2017

Récit visuel: Pékin

Enfances plurielles: dans le Pékin de la période républicaine:

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Thursday, April 6, 2017

Lao She, Le pousse-pousse (1936)



     Lorsqu’on suit les aventures de Siang-tse, le personnage principal du roman de Lao She : Le pousse-pousse, on arpente avec lui les rues de Pékin qui sont évidemment très présentes, elles sont le quotidien des tireurs de pousses qui, comme lui, doivent les connaitre pour servir au mieux leurs clients : « Les noms des rues de Pékin, il en connaissait pas mal... » (p 15). Je propose donc un découpage du roman à travers le rapport de son personnage principal à la ville, aux différents lieux qu’il habite. On repère au cours de la lecture un point d’ancrage récurrent : le garage. Il y fait trois séjours plus ou moins longs durant le récit.

­     Le roman pourrait être divisé en huit parties, selon les centres successifs autour desquels Siang-tse organise sa vie. La première partie, du début à la page 43, s’articule autour d’un évènement majeur : la capture de Siang-tse par les soldats. On lui vol alors son pousse tout juste acheté. Puis il se retrouve sur le mont Miao-fong, dans les montagnes et enfin à Mo-che-k’eou. Cet épisode, malgré le fait qu’il constitue la première mésaventure de Siang-tse, adopte un ton parfois comique amené par les chameaux. Les considérations du tireur de pousse, à ce propos, sont intéressantes : « Ces bêtes peuvent vraiment être considérées comme les parias du monde animal » (p 33). Il ne sait pas encore que son destin suit la même voie et on peut lire ce passage en pensant à ce qu’il deviendra à la fin du récit : « Ce qui faisait le plus de pitié, c’était sans doute leur cou, si long, si chauve, maladroitement courbé et tendu en avant, comme celui d’un dragon triste et terrassé. » Cette première péripétie, au cadre rural, nous fait rentrer dans la ville, mais c’est un artifice de la narration car Siang-tse est en fait déjà installé à Pékin depuis deux ans (il arrive à 18 ans, loue des pousses à partir de vingt ans et en achète un à 22 ans). Au tout début du récit, Lao She commence avec un petit topo sur les tireurs de pousses, les différentes catégories qui existent ou encore ce qu’implique leur travail. Le héros, au début de l’histoire fait partie de la « catégorie des jeunes, il avait son pousse à lui et sa vie à lui, bref, un tireur de la classe supérieure. » (p 12). On a aussi des informations sur les différents styles des tireurs, leurs postures, leurs habits, leur efficacité, des éléments qui apportent un aspect presque documentaire, en tous cas un fort réalisme au récit. 

     La deuxième partie (de la page 43 à la page 68) nous fait voir le quotidien au garage Jen-ho (sur l’avenue Si-an) et l’emprise de la Tigresse (la fille du patron Liou le Quatrième seigneur) sur Siang-tse. C’est l’occasion pour l’auteur de peindre un patron qui exploite avec maitrise les trieurs, riche de son expérience de trafiquant en tout genre. La tigresse se détache avec sa virilité et son art de la manipulation dans ce monde d’hommes. Cette partie comprend aussi une brève parenthèse pour Siang-tse qui trouve un emploi chez un particulier. A cette occasion on nous donne à voir la vie d’une famille plus aisée avec les tensions permanentes qu’il pouvait y avoir entre les concubines, situation dont Siang-tse fait rapidement les frais et qui est, là encore, pleine de vérité.

     La troisième partie (de la page 68 à la page 120) nous fait changer de décor et d’univers social puisque Siang-tse est employé par le professeur Ts’ao. Un homme cultivé, une personne « simple, aimable et élégante » (p 69). Cette fois la maison est propre et calme mais Siang-tse est rattrapé par la Tigresse. Lors d’une discussion qu’ils ont le long des murs de la Cité interdite on aperçoit un monde passé, déjà endormi, silencieux, « triste et désolé », « comme écrasé par la splendeur du passé (p 86). La ville qui se meurt autour de lui est, là encore, une métaphore de sa déchéance. Comme on le voit dans l’exposition des pensées tourmentées se Siang-tse, les tireurs de pousse avaient intérêt à garder leur indépendance et devaient éviter toute situation délicate : « Oui, quand on est tireur, il ne faut rien faire d’autre, pas même toucher à une femme ; dès qu’on s’y risque, c’est la catastrophe ! » pouvons-nous lire page 87. Cette erreur lui sera en effet fatale et elle explique un premier déclin de sa volonté, confirmé par l’oubli qu’il va pour la première fois chercher dans l’alcool. A la page 96 c’est la vision d’un vieillard et de son petit-fils, épuisés par leurs courses, qui enfonce un peu plus le héros dans son désespoir, désespoir pourtant empreint d’une humanité (la solidarité entre tireurs semble exister, il leur achète des brioches) qui le réchauffe et le rassure légèrement sur lui-même. Mais cette vision du futur, aussi pessimiste soit-elle (« Il avait l’impression de voir en Petit-Cheval son propre passé, et dans le vieux son avenir ») sera dépassée par la réalité. Non, il n’aura pas même de vieux pousse à lui pour ses vieux jours. Finalement les soldats le débouillent du reste de ses économies. 

     La quatrième partie (de la page 120 à la page 136) ramène donc le héros au garage Jen-ho. Cette fois il est bien vaincu par la Tigresse, et cette partie se clôture avec leur mariage. La cinquième partie (de la page 136 à la page 187) nous entraine elle à Mao Kia Wan dans un milieu extrêmement pauvre, les bas-fonds de Pékin, faits de labeurs et de désespoir. Alors que le garage est un lieu d’action, occupé par des hommes qui triment et on encore l’espoir de gagner un peu plus chaque jour, la cour elle, est le lieu où l’on assiste à la misère des femmes, des enfants et des vieillards, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas même leur force physique à vendre et qui mendient en haillons. Les familles n’occupent qu’une pièce chacune dans laquelle s’entassent sept ou huit personnes. Ce sont les lieux les plus tragiques, la vente de Petite Fou-tse par son père en témoigne et pourtant cela semble être banalisée dans un quotidien où pauvreté entraine violences. 

     Après le décès en couches de Tigresse, désormais la femme de Siang-tse, la sixième partie (de la page 187 à la page 193) nous fait entrer chez un autre particulier, qui n’a cette fois pas la culture et la bonté du professeur Ts’ao. C’est de lui-même qu’il quitte les lieux, la beauté de la concubine qu’il sert, ravivant à ses yeux le danger et les douleurs qu’avait constitué pour lui la Tigresse. La septième partie (de la page 193 à la page 218) sonne ainsi le retour à la case départ. Une nouvelle fois l’environnement du garage, auquel Siang-tse revient toujours, nous rappelle ses échecs successifs : il ne peut sortir de sa condition. Son équivalent féminin, petite Fou-tse finit par se pendre pour échapper à la prostitution.

     Enfin, la huitième partie, (de la page 218 à la fin), n’est qu’à peine esquissée. On entrevoit le héros dans un quotidien extrêmement sombre, il ne peut plus tirer de pousse et en est réduit à faire des processions funèbres ou des mariages : les seules splendeurs que conserve Pékin. Il loge désormais comme il peut dans une auberge. La désillusion est complète. Au début du roman le personnage principal nous était décrit en ces termes : « Il ne fumait pas, ne buvait pas et ne jouait pas non plus. Exempt de mauvaises habitudes, de soucis de famille, il ne rencontrait aucun obstacle sur le chemin de la réussite. » (p17), au terme du récit c’est, tête baissée, qu’il cherche les mégots, comme un « dragon triste et terrassé », un chameau donc, selon sa propre description. La peinture est cruelle est attachante. 

La pagination est celle des Editions Philippe Picquier (1995), traduction du chinois par François Cheng et Anne Cheng.  

Wednesday, April 5, 2017

Lao She, « Le tireur de pousse-pousse »

« Le tireur de pousse-pousse » est un roman de l'auteur chinois Lao She, écrivain de renommée internationale, à propos de la vie d'un tireur de pousse-pousse à Pékin. Ce personnage est fictif, mais en même temps, plutôt réel aussi. Le livre est considéré comme un classique de la littérature chinoise du XXe siècle. « Le tireur de  pousse-pousse », le plus célèbre roman de Lao She, nous raconte les aventures de Siang-tse (le Chameau) dans un Pékin des années 1920/1930. Le livre représente un roman du petit peuple de Pékin, un Pékin qui n’existe pas aujourd’hui et que Lao She nous le présente de façon légère, via le personnage honnête et naïf de Siang-tse. Son grand but est de posséder son propre pousse-pousse à lui. Le roman marque un point crucial dans la carrière littéraire, mais aussi dans le destin personnel de Lao She. Il nous conduit dans les rues de Pékin et nous raconte une autre vie, pendant une autre époque, d’une autre culture avec ses traditions, ses habitudes et ses misères. C'est un roman entièrement et intérieurement humain. 
Ce livre m’a aidée de comprendre et découvrir un autre monde, le monde de la survie. Je suis rentrée dedans, dans la tête de Siang-tse, dans ses pensées, dans leurs modifications et progression, dans sa mentalité de paysan qui rêve de succès, dans ses valeurs, dans son idée de perfection. Siang-tse nous découvre la ville. Après, on s'aperçoit qu'il est content d'être en ville, il est vraiment devenu un véritable tireur de pousse-pousse de Pékin, avec une ambition de devenir un tireur de classe haute. Parallèlement, on voit la transformation du personnage. On a l’impression d’être un client de Siang-tse et aller en pousse-pousse dans les différents chemins de la vie d'un tireur : les particuliers, les maisons de thé, dans les garages… Les différents lieux à Pékin, les endroits connus et fréquentés, les quartiers, les portes, les rues… Tout ca nous guide a découvrir un univers qu'on connaît mal.
L’histoire de Siang-tse est celle d’une personne qui « mute » au fur et à mesure à cause de ses expériences positives et négatives, et on suit avec impatience ses débrouilles avec la société, la ville, la moralité des gens et la mentalité, ses débrouilles de temps en temps humoristiques, mais beaucoup plus souvent tragiques. On voit une critique sociale qui est omniprésente. L'auteur essaye de nous décrire une société sans beaucoup d'espoir. Il y a parfois des passages très jolis, on est à Pékin et les alentours, les ponts, les temples, ces scènes de rue, le petit peuple, les activités, les professions, les cérémonies, la grandeur de la ville, les tempêtes de pluie, la neige, la chaleur... L'auteur rend de façon très sensible et fragile le passage des saisons et le changement de temps. Mais tout est distant, on s’attache plus sur la vie de Siang-tse et la société. Le lent processus d'écrasement de cet homme damné, par la société. Il y a plusieurs moments touchant, mais surtout le moment quand il se retrouve devant le vieux tireur de pousse et son petit-fils et il se projette en eux.
Le héro, avec le désespoir de plus en plus présent dans son cœur, croise sur sa route des individus avec des histoires émouvantes : vieux tireurs de pousse-pousse soumis à la misère, filles de familles pauvres vendues par leurs parents, ou même prostituées. De l'autre coté, se trouvent des individus méchants mais qui réussissent, policiers corrompus et concubines qui vivent en suçant l’argent de leurs hommes. Lao She nous présente une société limitée, où seuls les riches, les plus débrouillards et les moins honnêtes peuvent survivre. 
C’est une histoire très simple, mais riche. L’histoire d'un simple tireur de pousse qui n'a qu'un seul but dans la vie : avoir son propre pousse et se débrouiller tout seul. Par ce livre, on voit le danger du métier – graves problèmes de santé et fatigue, souvent résultant avec mort. Enfants, adolescents et personnes âgées qui pratiquent le boulot pour pouvoir survivre et aider la famille. Les relations entre les propriétaires et les locataires. Les différents statuts d’un tireur de pousse-pousse et son client, les moments de négociations, insultes et comportement par les deux côté. Les différences entre les conducteurs de pousses-pousses eux-mêmes. Différents niveaux d’éducation, comportement, connaissances, culture générale, façon de s’exprimer, etc. Dans quelques situations, on voit aussi l’action collective des tireurs si besoin, ils agissent et intercèdent ensemble. Les tireurs de pousses-pousses sont restés la couche sociale la plus sensible et la plus touchée de chaque changement social, urbain, économique ou politique. Lao She nous montre en parallèle la situation en Chine et Pékin avant la guerre et nous révèle la vie du peuple normal dans la ville, leur destin et leur futur anticipé, et il nous montre la violence de cette société, les relations entre les riches et les pauvres, entre les hommes et les femmes, les conditions de vie des femmes des différentes classes (Tigresse et Petite Fou-tse), et surtout, les conditions de vie des tireurs de pousse-pousse.


            Personne n'a compris la signification du pousse-pousse dans le panorama pékinois mieux que le romancier Lao She. Pourquoi il a choisi le pousse-pousse et son tireur comme « acteurs » principaux dans son œuvre ? Dans tout les cas, il capture parfaitement la place de ses personnages dans la société de l’époque, leur utilisation, comment les gens les traitent, l’impact de l’urbanisme et la modernisation et les circonstances de vie. Au final, Siang-tse est un paysan attiré par la ville et l'odeur de l'opportunité urbaine, et il est en même temps un symbole, raison et résultat des problèmes troublant la société actuelle de Pékin.


RISTEVSKA Ivana

Master 1 LCSA Chinois

Tuesday, April 4, 2017

《骆驼祥子》 OU LE BEIJING DES ANNÉES 30 SELON LAO SHE 老舍




QUI EST LAO SHE 老舍 ?
Lao She (老舍) est le nom de plume de Shu Qingchun (舒庆春). Il était né le 3 février 1899 dans une famille mandchoue, sa mère était blanchisseuse et son père faisait partie de la garde du palais impérial de Pékin. Ce dernier mourut le 15 août 1900 lorsque les puissances étrangères eurent assiégé Beijing durant la révolte des Boxers. À cette période-là, les étrangers étaient à la fois craints et méprisés comme la peste, comme en témoignerait Lao She beaucoup plus tard : « Quand j'était petit, ma mère ne me racontait pas de légendes sur les ogres qui mangent les petits enfants. Pour elle, les monstres étaient les étrangers, plus cruels et plus barbares que les ogres, avec d'énormes mâchoires et des crocs redoutables. Et les contes pour enfants ne sont que des contes, tandis que les histoires de ma mère reposaient sur des faits qui avaient atteint directement toute notre famille ». La chute de l'empire des Qing, l'apparition de la Première République de Chine (1911-1912), la période des Seigneurs de guerre, tous ces bouleversements allaient pousser Lao She à écrire.
Devenu adulte sous le nom de Sheyu (舍予), il sortit diplômé de l'École normale de Pékin en 1918. Il avait dirigé une école primaire, était même devenu inspecteur des écoles, avant de prendre sa démission. Puis, il reçut des offres d'emplois comme enseignant en Angleterre, où il enseignait le chinois à l'École des études orientales et africaines à Londres entre 1924 et 1929. Sa découverte des littératures européennes et américaines lui inspirent l'envie d'écrire ses trois premiers romans : La Philosophie de Lao Zhang 《老张的哲学》, Zhao Ziyue 《赵子曰》ainsi que Messieurs Ma, père et fils 《二马》où il décrivait les préjugés et le racisme qui séparait les Chinois des habitants de Londres. Au départ, il écrivait à la fois en langue classique ( écriture des Chinois mandarins sous la Chine impériale) et en chinois 'vernaculaire' (白话, ou le parler argotique du Peuple) avec son tout premier roman. Puis il décida d'écrire toutes ses œuvres en langue vernaculaire, faisant un contrepied aux règles de l'écriture de la société bourgeoise chinoise. Ses œuvres, il voulait les écrire pour le Peuple et c'est ce en quoi Lao She devint un des rares lettrés proche du Peuple chinois.
Au début des années 30, il revint en Chine, se maria avec Hu Xieqing et enseigna dans les Universités de Jinan et de Qingdao. Ce fut alors qu'il écrivit ses plus grands romans réalistes : La Cité des chats《猫城记》dénonçant les vicissitudes de la société chinoise de son temps, Le Divorce 《离婚》étant une satire sociale, La Vie de Niu Tianci 《牛天赐》 et surtout Le Pousse-pousse 《骆驼祥子》racontant l'existence d'un tireur de pousse qui s'enfonça dans la misère après avoir tenté de réussir sa vie en ville. Dans tous les cas, Lao She dépeignait la Chine du Peuple, celle où il était difficile de trouver sa place dans une Société profondément fragmentée par les révolutions idéologiques, les guerres ou la présence étrangères, ici la Chine des années 30 était loin d'être unifié et solide. Lao She avait cet art de traiter des sujets tabous sous le trait de l'humour, d'une écriture simple et faisait preuve d'empathie pour ses personnages.
Au déclenchement de la deuxième guerre sino-japonaise, Lao She s'engagea dans la cause patriotique. Il fut à la tête de la Fédération des artistes et des écrivains contre l'agression japonaise créée en 1938 à Hankou, et il publia notamment en 1949 Quatre générations sous un même toit 《四世同堂》un roman symbolisant la résistance chinoise. À la fin de la guerre et sous la proclamation de la République populaire de Chine, Mao Zedong fit de Lao She l'écrivain modèle et la littérature orale devint dès lors l'outil de propagande pour l'instruction du Peuple. Ainsi dans les années 50, Lao She devint un écrivain au service du régime communiste et écrivit plusieurs pièces de théâtre sur commande. Il resta à Beijing jusqu'à sa mort le 24 août 1966, après avoir été victime du lynchage du parti lors de la Révolution culturelle, sa dernière œuvre littéraire évoquant les habitants de Beijing fut La Maison de thé《茶馆》.



《骆驼祥子》, PORTRAIT RÉALISTE DU BEIJING DES ANNÉES 30

(A) 骆驼祥子 Le Pousse pousse


L'histoire se passe dans le Beijing des années vingt et trente.Xiang Zi est un jeune paysans orphelin qui rêve de mieux gagner sa vie en ville en devenant tireur de pousse. Son statut idéal : avoir son propre pousse et devenir tireur de pousse aux particuliers. C'est un brave gars plein de santé et d'idées simples qui est venu à Beijing avec la ferme conviction qu'en travaillant dur et menant une vie honnête et austère de tireur de pousse, il pourra, à force d'économies, se faire une place au soleil.
Voilà trois années qu'il survit à la vie de Beijing, il acheté son tout premier pousse tout neuf et se dit que le meilleur client pour fêter sa réussite professionnel, c'est un client de la haute société et non pas le Petit Peuple. En effet, le Beijing des années 20 et 30 est composée de deux sous-villes différentes : il reste le côté dit « la Ville Nord » qui était l'ancien quartier de la Cité impériale, après la chute de la dynastie des Qing le nouveau gouvernement se trouve à la Cité interdite et les quartiers de celles-ci sont habités par les Chinois de la haute classe ou les étrangers français ou anglais ; en dehors des remparts de cette « Ville du Nord », il y a la « Ville du sud » composée de la majorité de la population chinoise (artisans, patrons de garage, vendeurs de bétail tout confondu). Puis un nouveau client l'interpelle, lui demande de sortir vers la porte Ouest de la Ville (Xizhimen) pour son voyage. Xiang Zi craint cette proposition puisque les guerres provoqués par des Seigneurs locaux règnent à ce moment-là, et sortir de la ville est très dangereux. Mais, ne voulant pas entacher à sa réputation de tireur de pousse fort et courageux, il accepte de l'emmener vers cette destination. Malheureusement, il est capturé au cours du périple par des soldats extérieurs à la ville de Beijing et le tiennent prisonnier. Il parvient néanmoins à s'enfuir non sans difficultés, il lui faudra un parcours du combattant pour éviter les soldats et rentrer en ville sain et sauf. Au passage, il emporte trois chameaux dans l'espoir de les vendre et de s'acheter de quoi vivre.
De retour en ville, c'est de la colère et de la frustration pour Xiang Zi : à cause de ces soldats et de ce maudit client, il a perdu son pousse ainsi que toutes ces anciennes économies, il est obligé de repartir de zéro pour reconstruire tout son parcours professionnels d'il y a trois ans. Il se retrouve à être logé chez Patron Liu, un ancien voyou reconverti comme patron de garage pour les pousses. Patron Liu a aussi une fille, Mademoiselle la tigresse, nommée ainsi à cause de sa hideur faciale qu'elle tient de son père et de son fort caractère. Tous deux tiennent le garage et l'entreprise des tireurs de pousse d'une main de fer. Les deux tenanciers sont fort contents d'avoir Xiang Zi comme excellent labeur, et souhaitent à tout prix qu'il reste dans leurs services. Or Xiang Zi cherche à tout prix à sortir de leur dépendance financière : il travaille sans fin et économise son argent le plus possible afin de pouvoir se ré-acheter un nouveau pousse et redevenir indépendant. Les deux tenanciers ne vont pas le laisser faire. Un soir, Mademoiselle la tigresse invite de force Xiang Zi à prendre un verre de vin chez elle, et Xiang Zi , emporté par l'ivresse, se retrouve à coucher accidentellement avec elle.
Alors vient la marche inéluctable de Xiang Zi vers la déchéance. Incapable de rester plus d'une semaine chez des particuliers à cause de la mentalité de la clientèle, Xiang Zi va de maison en maison sans pour autant obtenir un salaire plus décent. De surcroît, Mademoiselle la tigresse le prend en grippe en lui annonçant sa grossesse, lui sous-entendant le fait qu'il est le père du futur bébé et qu'il va devoir assumer sa paternité. Bien qu'il eut acheté un nouveau pousse, l'accumulation des ennuis avec les tenanciers Liu, la rivalité avec les tireurs de pousse et les clients vont décourager de plus en plus Xiang Zi dans sa poursuite vers l'ascension social. C'est une sorte de chemin de croix sur lequel notre tireur va de désillusion en désillusion, de coup dure en coup dur qui  à chaque fois le font tomber toujours plus bas, et qui nous font comprendre - aussi incroyable que cela puisse paraître - comment un homme "normal" à tout point de vue peut finir écrasé et broyé par une société sans pitié, jusqu'à devenir une loque que l'on ose même plus qualifier d'humaine.


(B) Analyse linguistique sur des passages du roman 

Dans le chapitre 2, des petites touches humoristiques sur le caractère du personnage, sa façon de bouger, de se mouvoir dans la ville de Beijing.
La façon de hêler le tireur de pousse comme dans un taxi est assez amusante, on peut étudier linguistiquement ce que cela donne sur scène.
On décrit le nom des rues dans les grandes villes.

Dans le chapitre 3, la ville peut faire peur. Xiang Zi doit s'attendre à toutes les épreuves et péripéties possibles. Il tâche de croire en lui. Il n'est pas sûr qu'à l'époque Beijing soit allumée la nuit, sans doute que quand il fait nuit, il fait nuit noire.
Une de ses connaissances lui révèle qu'il n'est pas facile de gagner sa vie à Beijing. Xiang Zi est un peu désorienté, mais il tient bon.

Dans le chapitre 4, Xiang Zi n'a pas mangé depuis trois jours et veut seulement boire de l'eau => révélation des conditions de vie difficiles quand on est tireur de pousse-pousse.
自从一到城里来,他就是“祥子”,仿佛根本没有个姓;如今,“骆驼”摆在“祥子”之上,就更没有人关心他到底姓什么了。有姓无姓,他自己也并不在乎。不过,三条牲口(bétail, bête de somme)口才换了那么几块钱,而自己倒落了个外号,他觉得有点不搭上算。”  page 23
Déjà le fait que l'on ne lui donne pas de nom le déshumanise, ajoutant aussi sa piètre estime de soi. La société l'isole davantage.

Dans le chapitre 5, tout le monde connait désormais la réputation de Xiang Zi et tous se moque de lui , on l'appelle le "chameau" ou bien "la chose", il n'est plus qu'un objet pour les gens. D'autres sont cyniques en lui disant qu'il va plutôt se procurer une voiture qu'un tireur de pousse-pousse. Tout porte à décourager Xiang ZI.
Il subit aussi les mauvais traitement de ses passagers et "l'insultent"

Dans le chapitre 6, une nuit d'automne, Xiang Zi tient toujours le coup même s'il est triste et cherche des clients.
"不上人和厂,又上哪里去呢?为免得再为这个思索(réfléchir, méditer),他一直走向西安门大街去。人和厂的前脸是三间铺面房,当中的一间作为柜房,只许车夫们近来交账(rendre ses comptes)或交涉(parlementer , négocier)事情,并不准随便来回打穿堂儿,因为东间与西间是刘家父女的卧室。“ page 37
Xiang ZI a été victime des tentatives de séduction de la tigresse.


L'écriture de Lao She est très fluide, très compréhensible pour l'ensemble du peuple. On le voit notamment dans le chapitre 1 de "Pousse Pousse" : sa description précise de la ville de Beijing, les habitudes et les traits de caractère de Xiang Zi, tout ici respire l'humanité du personnage ainsi que le dynamisme de ce Petit Beijing du Peuple. D'ailleurs son nom de l'époque, c'était Beiping "La Paix du Nord".
Lao She écrit en langue vernaculaire, c'est-à-dire en chinois dans la langue vulgaire et qui plus est dans le roman vulgaire (白话).
On voit aussi comment est décrite Beijing. On sent une atmosphère rigide, inquiétante et une certaine froideur dans l'interaction avec les habitants de Beijing. Beijing semble être une ville inaccessible, et on le remarque notamment lorsque la ville du nord est fermée aux yeux du Peuple par des remparts.
Presque tout le monde est intéressé, vénal et ne regarde que leur propres intérêts. Seul Xiang Zi semble faire preuve d'honnêteté.


(C) Les personnages et leurs relations 

-Xiang Zi 祥子 , un tireur de pousse-pousse qui ne rechigne jamais à la tâche, prêts à tout pour réussir dans la vie et à prendre des risques (dont celui de quitter la campagne pour entrer en terre inconnue dans la ville). Arrivé à la ville à 18 ans, , 20 ans il travaille à Beijing, à 22 ans obtient son propre pousse à 100 yuan.
P.14
"Il était en avance pour son âge . À vingt ans à peine, il était déjà grand et fort comme un adulte, bien que ses membres n'eussent pas encore pris leur forme définitive et que son air restât enfantin et tant soit peu espiègle. Pour un tireur de première classe, c'en était un! Avant d'essayer le métier, il avait réfléchi à la manière de serrer davantage sa taille pour  mettre en valeur son buste droit et sa poitrine large comme un éventail de fer."
Il ne connait malheureusement pas grand monde dans la ville de Beijing, il devra travailler dur pour économiser de l'argent et ensuite obtenir son pousse et son indépendance en tant que tireur de pousse.
-Les tireurs de pousse de luxe : souvent âgés d'une bonne vingtaine d'année, ils proposent leurs services aux étrangers ou aux habitants de la haute société, comprennent un peu le français et l'anglais. Et inversement, les vieux tireurs de pousse ne prenant que les gens du Petit peuple.
-Peu de concurrence entre tireur de pousse pour les étrangers puisqu'ils sont peu nombreux, mais bcp de concurrence dans le reste.
-Les chanceux qui maîtrisent la langue anglaise et française => rapport hiérarchique à la profession de tireur de pousse

"Leur manière de courir les distingue également des autres. La tête légèrement baissée, le regard fixé droit devant eux, le pas bien cadencé, ils courent en se serrant le plus près possible contre le bord de la chaussée, avec un air de spécialiste qui ne daigne pas se mêler aux ignorants. Ils ne portent pas de blouse comme les autres, mais une veste blanche à manches longues et un pantalon blanc ou noir. Le bas du pantalon, très large, est resserré à la cheville par un ruban. Leurs chaussures de toile à bout carré  ont une semelle épaisse bien nattée. L'ensemble donne une impression de netteté, de propreté et de distinction . Devant pareil équipage, les utres tireurs renoncent à leur disputer les clients et même à rivaliser de vitesse avec eux; ils les considèrent comme étrangers à leur milieu"
Par rapport à Shanghai, il y a très peu d'étrangers à Pékin, quelques uns mais seulement des riches expatriés anglais ou français.

-刘四爷 Patron Liu  le Quatrième Seigneur, 70 ans, autoritaire et roublard
P.47
"Dans sa jeunesse, il avait été soldat. il avait tenu une maison de jeux et de trafic d'esclaves. Il possédait toutes les qualités nécessaires à ces métiers : force, ruse, goût des combines, cet. Il avait "de la classe", comme on disait dans le milieu. À l'époque des Mandchous, pour avoir enlevé des femmes et participé à des barges, il avait subi jusqu'au bout, sans broncher, le châtiment qui consistait à rester agenouillé sur des cordes de fer. Son procès l'avait laissé froid; et ça c'était bien de sa "classe"! À sa sortie de prison, on était déjà en république. il n'était plus guère recommandé d'avoir la maille à partir avec la police. Liou, voyant que jouer les durs n'était plus rentable, avait donc ouvert un garage de pousses. Riche de ses expériences passées, il était passé maître dans l'art de manier les pauvres, et savait quand il fallait être sévère et quand on pouvait se montrer aimable".
Xiang ZI est logé chez Patron lui du garage Jen-Ho et paie son loyer

-虎姑娘 La fille du patron Liu, moche et a un faciès ressemblant à un tigre comme son père. Aussi acariâtre que ce dernier envers les tireurs de pousse, elle garde cependant de l'affection pour Xiang Zi, et compte même le retenir en tombant enceinte de lui



(D) Quelques repères spatio-temporel dans le récit

Carte de présentation de la ville de Beijing (chapitre 1)


Je me suis inspirée de cette carte pour reproduire la première carte Google
 de la ville de Beijing dans les années 20 et 30

Reconstitution du voyage de Xiang Zi avec son client, puis attrapé par les soldats, enfin parcours de combattant de Xiang Zi lorsqu'il s'évade de prison et tente difficilement de rentrer à Beijing sans se faire prendre
(dans le chapitre 2, 3 et 4)


CONCLUSION

-Ce roman est un portrait de la ville de Beijing vue du point de vue d'un tireur de pousse.

-Une ville segmentée entre la ville du nord (peuplé des Chinois nobles, lettrés, bourgeois et étrangers expatriés) et la ville du sud (Peuple, majorité de la population)

-Il y a deux catégories de pousse : les tireurs de pousse indépendant et travaillant aux particuliers (les jeunes d'une vingtaine d'année, connaissant un peu l'anglais et parcourant des kilomètres de la ville) et les vieux tireurs dépendant d'une location de pousse et subordonné à un patron de garage.

-Lao She, un écrivain réaliste qui écrit ses romans en langue vernaculaire, proche du peuple.

-Xiang Zi, image du travailleur honnête gagnant avec difficulté sa vie à Beijing.


Tireur de pousse des années 20 à Beijing

Une question finale : pourquoi représenter la ville de Beijing dans la peau de Xiang Zi le tireur de pousse?  

Thursday, March 23, 2017

Shanghai des 30 décrite sous la plume de Mao Dun

QUI EST MAO DUN ?



Né en 1896 dans le bourg de Wuzhen, dans la ville-district de Tongxiang(桐乡县乌镇 ) à l'extrême nord du Zhejiang, Shen Dehong (沈德鸿), mais son nom de « courtoisie » (字)étant Yanbing (雁冰), c'est celui sous lequel il était connu jusqu'à ce qu'il prenne le nom de plume de Mao Dun (茅盾)Issu d’un milieu de lettrés modernistes, IL reçoit à Hangzhou une éducation traditionnelle avant d’entreprendre des études d’ingénieur. En 1918 des difficultés financières le contraignent à quitter l’Université de Nankin pour entrer aux Presses commerciales de Shanghai comme lecteur.
À ce moment-là, les Presses diffusaient les auteurs occidentaux aussi bien que les écrivains chinois les plus marquants de la révolution littéraire. Shen est par ce biais amené à participer au mouvement du 4 mai 1919. Il fonde l’année suivante une Société de recherches littéraires (Wenxue yanjiu hui) qui se donne pour objectif de promouvoir la nouvelle littérature chinoise. Dans le Xiaoshuo yuebao (Mensuel du roman), revue de la Société que dirige Shen, l’accent est mis sur la recherche du réalisme : « l’Art pour la vie ». Inspirés des écrivains réalistes tels que Dickens, Tchékhov, Zola, l’écrivain s’oriente vers l’action révolutionnaire. Il quitte la direction de la revue pour enseigner à l’Université de Shanghai, où il entre en contact avec les cadres du PCC. En 1925, il est affecté au Département de la propagande pendant l’Expédition du Nord (北伐). La rupture du Front uni en avril 1927 le contraint à prendre refuge dans les bas-fonds de Shanghai. Shen Yanbing devient Mao Dun.
Mao Dun commence à écrire de nombreux chef-d'oeuvre traitant à la fois de ses propres expériences tels que la trilogie « Shi » ainsi que des journaux, essais, montrant l'évolution politique et sociale de Shanghai. Son chef-d’œuvre « Minuit »(子夜),paru en 1933, vient illustrer les oppositions idéologiques,

LE LIEN ENTRE LA VILLE ET LA LITTÉRATURE : « The Texture of Metropolis »

Pour comprendre davantage Mao Dun, il m'a semblé nécessaire de suivre l'analyse de cet essai :
-Cet essai traite de l'évolution de la littérature chinoise dans les années 30. Certains chercheurs ont jugée la littérature contemporaine chinoise comme une littérature réaliste du même type que celle des Occidentaux de la seconde moitié du XIXème siècle. Ce genre s'appuie notamment sur la description de la ville, ce qui est sa principale caractéristiques : La ville dans la littérature .
-On distingue deux types de littérature sur la ville:la « Beijing School of Fiction » 京派小说 (Lao She 老舍), et les « New Perfectionnists » 新感觉派 (Mao Dun 茅盾), soit une séparation urbaine nette entre le « Style de Pékin »京派 et le « Style de Shanghai »海派. Leur point commun est de décrire la ville de façon plus symbolique, analysant les évolutions architecturaux, évoquant les aspects sociaux et culturelles de chacune des deux villes, et ce écrit d'une façon si nette que l'on a impression de vivre réellement leurs récits. C'est tout un art.
-Dans les années 30 apparaît les écrivains modernistes. La plupart d'entre eux évoque la ville de Shanghai comme une métropole en perpétuelle évolution.
-Les modes de narration de la ville selon l'Allemand Klaus Scherpe : (1) Romantisme caractérisés par les oppositions entre « l'utopie rural » et « le cauchemar urbain », (2) Roman naturaliste où les oppositions Villes/campagnes sont plus idéologiques (conflit de classes), (3) L'écriture moderne s'appuyant sur l'aspect descriptif voire « flâneur parisien » de la ville, le tout construit autour d'une esthétique de la métropole, grande, illuminée et fantasque, (4) Mode de narration fonctionnel et structurel : la ville prend une place beaucoup plus importante et prend le rôle de la structure du texte, la ville devient le texte. Cependant, la thèse de Scherpe est sujet de controverses : en effet peut-on vraiment analyser la littérature chinoise sous le prisme des mouvements littéraires occidentaux ?
-En fait, la Chine des années 30 a connu à la fois les mouvements littéraires romantiques, réalistes , ainsi que des modes de narration plus ou moins divers.
-« Minuit » (1933) de Mao Dun est considéré comme l'un des tout premiers romans réalistes de Shanghai. En effet, il décrit la ville de façon si documentée, si précise, si vivante qu'on a l'impression de vivre toutes ces histoires à l'instant : une vision cinématographique du roman.


« MINUIT » : UNE OEUVRE ENTIÈRE, PORTRAIT D'UNE SHANGHAI GRANDILOQUENTE


Au moment où Mao Dun écrit « Minuit », Shanghai connait un tournant à la fois économique et politique : l'expédition du nord, la division entre les intellectuels de gauche (Parti communiste chinois) et les bourgeois nationalistes (Kuomintang) ainsi que le Krach boursier mondial font que le Peuple chinois doit affronter de nombreux contentieux. La ville aussi change : plus moderne, plus dangereuse, plus folle dans sa dynamique de ville-centre internationale et financière.

A) Étude linguistique de l'oeuvre
J'ai eu de la chance de trouver une assez bonne édition du livre : cela m'a non seulement permis d'obtenir une excellente traduction française sous la plume de Jacques Meunier (dirigé par Michelle Loi) . En même temps, j'avais trouvé la version originale du roman. Il serait intéressant de comparer le roman chinois et sa traduction française afin de mieux comprendre comment est peinte Shanghai. 

Extraits:

(一)
01 (chapitre 1 de la page 3)
"Le soleil venait de disparaître à l'horizon. Des bouffées d'un vent doux balayaient agréablement les visages. Les eaux troubles de la Suzhou, d'un trompeur vert moiré d'or, s'écoulaient vers l'ouest, légères et silencieuses. La marée du soir sur le Huangpu avait imperceptiblement  monté et, à présent, les bateaux accotés aux deux rives flottaient haut, leurs ponts dépassant les quais d'un demi-pied. Le vent apportait la musique du parc Waitan, mais le son du tambourin, pareil au crépitement de haricots que l'on grille, était le seul vraiment distinct, vraiment entraînant. La brume du crépuscule masquait d'un léger voile la haute structure d'acier du pont Waibaidu parfois, au passage des trolleys, des gerbes d'étincelles vert jade explosaient des fils électriques suspendus aux poutrelles. De là on découvrait vers l'est les entrepôts des commerçants étrangers de Pudong, énormes et étranges bêtes sauvages tapies dans l'obscurité de la nuit et scintillant de myriades de lumières comme autant de petits yeux. Vers l'ouest, très haut sur le toit d'un immeuble, mais néanmoins gigantesque, on apercevait - spectacle proprement stupéfiant - une publicité au néon qui lançait en flammes phosphorescentes, rouges ou vertes : LIGHT , HEAT POWER!
En cette soirée de mai paradisiaque, trois Citroëns modèle 1930 traversèrent comme l'éclair le pont Waibaidu, tournèrent vers l'Ouest et s'engagèrent directement dans la section nord de l'avenue Suzhou."

Ici, description très précise du lieu.
Le narrateur est très présent et observateur.
On sent bien la présence de la ville cosmopolite (le Bund, la Nuit avec les néons, la modernité, ville bruyante, très odorant => introduction vivante de la ville de Shanghai


(二)
Des railleries de l'auteur sur le balancement entre l'Ancien Ordre établi et la Modernité.
L'exemple du Seigneur Wu qui  se blottit contre son livre sacré le "Livre des voeux et rétributions suprêmes!"

太上感应篇 , le "Livre des voeux et rétributions suprêmes"
Ouvrage d'inspiration taoïste de l'époque des Song; sorte de code moral. Dans l'édition chinoise ancienne, les ouvrages étaient divisés en "tomes", sous forme de fascicules souples brochés, lesquels étaient ensuite réunis en un ou plusieurs étuis. L'ouvrage, dont il est question ici, comptait en 35 tomes.

P. 9-10 du CHAPITRE 1

"Dans ce véhicule dernier cri de la modernité lancé à belle allure par les avenues de Shanghai, la métropole orientale de trois millions d'habitants, un homme serrait donc pieusement entre ses mains le "Livre des voeux et rétributions suprêmes, en se récitant avec recueillement des sentences du Souverain Wen Chang (nom donné sous les Yuan à Zhang YaZi qui aurait vécu sous les Jin (256-420), immortalisé ensuite en divinité taoïste; nom également associé à celui d'un astre) :
"万恶淫为首,白善孝为先“

卖淫 se livrer à un commerce charnel, se prostituer

 "Des dix milles vices, la luxure est le plus grand; des cent vertus, la piété filiale est la première".

Attitude d'autant plus paradoxale que , contrairement aux 善棍"tartuffes"de Shanghai


vaurien canaille
恶棍 gredincanaille
赌棍 joueur invétéréjoueur de profession
讼棍 avocat sournois


VOCABULAIRE DE LA DÉBAUCHE, DU MAL COMME "LUXURE", "VAURIEN", THE SHANGHAI VICE.

Contrairement aux "tartuffes" de Shanghai pour qui la bonté n'était que prétexte à escroquerie, Vieux Seigneur Wu vénérait réellement cet ouvrage. trente ans auparavant pourtant, il avait été un adepte convaincu du p
维新党
"parti des modernistes"
Son grand-père paternel, ainsi que son père, avaient tous deux été vice-ministres en leur temps, bénéficiant de faveurs impériales non négligeables, alors que lui ne rêvait que “革命” “révolution”. Dans  
父与子的冲突
l'"affrontement entre père et fils", alors général , le jeune seigneur Wu occupait une position très en vue. Sans cette chute de cheval qui, vingt-cinq ans plus tôt, lui avait brisé une jambe, entraînant progressivement l'immobilisation de tout un côté du corps, sans ce malheur plus grand encore qui l'avait frappé lorsqu'il avait perdu son épouse, peut-être n'aurait-il pas été à présent ainsi accroché à ce livre à longueur de journées. Mais l'ardue de ses belles années semblait s'être perdue avec sa jambe. Depuis vingt-cinq ans, il ne quittait plus son cabinet de travail; depuis vingt-cinq ans, il ne lisait rien hormis ce Livre des voeux et rétributions suprêmes; depuis vingt-cinq ans, il ne connaissait d'autre vie que celle de son cabinet de travail! 

(…)

Qu'il ait pris place dans une voiture modèle 1930 ne signifiait nullement qu'il avait transigé. Il avait déclaré un jour qu'il préférait mourir que de voir de ses propres yeux son fils 
离经叛道
"abandonner les livres sacrés et renier l'orthodoxie"!

LEXICAL DE LA MODERNISATION ET DE LA RÉVOLUTION
LE SACRÉ ET LE PROFANE

(…)

P. 11

Il y a vingt-cinq ans, cette maudite paralysie l'avait empêché de poursuivre dans la voie des réformistes et l'avaient obligé à se soumettre au "père", le vieux vice-ministre; de la mêmes façon elle l'empêchait aujourd'hui de poursuivre dans la
 积善 "voie de la bonté"
et le contraignait à transiger avec son fils, un industriel moderne ! D'un bout de sa vie à l'autre, il n'aurait connu que la tragédie!"

"Malgré tout, il avait en main son talisman protecteur, le "Livre des voeux et rétributions suprêmes"; et puis, avec Demoiselle Quatrième, Huifang, et Seigneur septième, Axuan, 
金童玉女 "sa précieuse fille de jade et son cher garçon d'or"
auprès de lui , 
似乎虽入"魔窟“(repère des démons),亦未必竟堕“德行”
il pouvait pénétrer "l'antre des démons", sans mettre pour autant en danger sa conduite vertueuse."

(三)
LES RAPPELS DE L'EXPÉDITION DU NORD ET DE LA GUERRE CIVILE
LA COURSE FOLLE VERS L'ARGENT
Discussion entre entrepreneurs, militaires et directeurs généraux
CHAPITRE 2

P.40

"Colonel Lei s'adresse à Sun Jiren:
-un bateau de votre compagnie a transporté un millier de blessés? Ce n'est pas rien. Mais quand on se bat sérieusement, les pertes sont inévitables. Celles de l'ennemi sont cependant bien plus considérables! tu te souviens, Huang Fen, de nitre bataille sur la ligne Jing-Han en mai 1927? Nos IVème et XIème armées avaient perdu plus de vingt-mille hommes. Hankou et Wuchaang étaient remplies de blessés. Mais nous l'avons quand même emporté, finalement.

De fierté, le colonel avait rougi. il parcouru l'auditoire du regard pour juger de l'effet de ses propos, espérant bien avoir ainsi donné un cours différent à la conversation. Mais Huang Fen, lui apporta un cinglant démenti

-tu veux parler de cette bataille sur la ligne Jing-Han, en mai 1927? Mais à l'heure actuelle, c'est très différent! Si à l'époque il y a eu tant de morts et de blessés, c'est qu'on se jetait de toutes ses forces dans la bataille! Maintenant, ce serait plutôt l'inverse?"

Ligne de chemin de fer, Beijing-Hankou, lieu d'une bataille entre l'armée de Ye Ting, un général proche du parti communiste, encore allié au gouvernement de Wuhan et celle de Xia Douyin, un seigneur de la guerre qui menaçait de prendre Wuhan, au profit de Tchang Kaï-chek. Cette bataille est considérée comme un haut fait de la seconde "Beifa" (expédition vers le nord), laquelle succédait à la première "Beif " dont l'objectif était l'élimination , par les forces alliées du Guomindang et du Parti communiste, des Seigneurs de la Guerre, et l'unification de tout le pays; cette bataille avait donc un but bien différent de celui des conflits de 1930, règlements de compte entre factions adverses du Guomindang. Cette période est d'ailleurs communément appelée "Période des nouveaux Seigneurs de la guerre", d'où la remarque acerbe de Huang Fen devant la fierté déplacée du Colonel Lei.

P.44-45

Cette information secoua l'assemblée davantage encore que le reste! Li Zhuangfei, l'homme à la moustache en brosse, blêmit. Quant aux interlocuteurs de Zhou Zhongwei et du Colonel Lei, ils s'empressèrent de venir aux nouvelles. Cette année-là, tous ceux sans exception, qui avaient quelques fonds, s'étaient lancés dans les emprunts publics. Mais la chute en série de tous ces emprunts affectait différemment les uns et les autres : tout heureux, les spéculateurs à la "baisse", riaient sans retenue et les haussiers ravalaient leur amertume!



B) Étude du cadre spatio-temporel de l'oeuvre






C)Portraits de quelques personnages et leurs symbolismes

CHAPITRE 1
老关 Vieux Guan 

三老爷
蓀甫 Sunfu
吴老太爷 Seigneur Wu
 Seigneur Troisième (dans les familles des hautes couches de la société traditionnelle, ce terme générique de "Seigneur" était donné à tous les membres mâles. Par ailleurs, dans toute famille, les enfants étaient désignés selon leur rang de naissance, Wu Sunfu est donc le troisième de la génération; par la suite, il sera question d'une soeur aînée "Deuxième", d'une soeur cadette "Quatrièle" et d'un jeune frère "Septième".

福生 Fusheng

杜竹chai  Du Zhuchai, "Seigneur Oncle"

杜姑太太 Madame tante, épouse de Su Zhuchai, soeur deuxième, 二姨

四妹 Soeur Quatrième, 

四小姐慧芳 Demoiselle quatrième, Huifang

七少爷阿萱Seigneur septième, Axuan

CHAPITRE 2
孙吉Monsieur Sin Jiren, président directeur général de la Compagnie des transports navals du Pacifique.

雷参谋 Colonel Lei

Wang Hefu, directeur général des Houillères Daxing

吴少奶奶 Jeune Dame Wu dans sa tenue de deuil suscite les plus grands fantasmes
P.35
"Le colonel Lei avait un sourire déférent, mais son regard appréciait la toilette de deuil de Jeune Dame Wu, la qipao de mousseline noire aux manches trois-quarts très ajustée qui lui couvrait les chevilles, et mettait subtilement en valeur sa taille élancée. Sur son visage sans fard, le double arc des sourcils, ni trop ni trop peu marqués, paraissait très naturel. Si le pourtour des yeux était un peu rouge, le regard brillant gardait sa vivacité habituelle. Chacun de ses mouvements rayonnait d'une intelligence et d'une délicatesse infinies. Malgré lui, le colonel Lei en eut un coup au coeur.

Zhu Yinqiu, patron d'une filature de soie

Chen Junyi, patron de la Fabrique des soieries Wuyun

Sun Wufu, le fils de Mort Seigneur Wu

CHAPITRE 4 
Zeng Canghai, oncle maternel de Wu Sunfu, fumeur d'opium

les affairistes "nouveaux nobles"

Le Triple Démisme : les trois principes du peuples, doctrine de Sun Yatsen et programme officiel du Guomindang bien que sa politique lui tourne le dos depuis le coups d'état de 1927

Décrets impériaux, livre des sentences tenues par l'Empereur

Flis Zeng, Zeng Jiaju

Fei la Barbichette

CHAPITRE 5

Plan de construction du pays : allusion à la La construction matérielle, le second des trois écrits de Sun Yatsen, regroupés sous un seul titre.

-la domestique Gao Sheng

-Tang Yunshan

-Tu Weiyue

En ce moment, menace que les ouvrières de la fabrique de soie se révoltent, trouver des solutions

-Lin Peishan

Yao Jinfeng, une grande maigre au visage rond grêlé; la grève perlée c'est elle qui l'a lancée

filature de soie à Wuxi

CONCLUSION : CE QUE NOUS POUVONS EN RETIRER DE L'OEUVRE

L'oeuvre de Mao Dun se caractérise par la minutie de ses observations, de la finesse de son analyse des spéculations boursière, des oppositions entre les Nationalistes bourgeois et les ouvriers communistes, de la complexité des intrigues, de l'humour cruel des confrontations entre les espoirs et les résultats. Il s'agit d'un véritable kaléidoscope autour de la métropole de Shanghai, cela fait de celle-ci une ville fascinante.

La préface de Michelle Loi en dit long sur les caractéristiques de l'oeuvre « Minuit » :
Les évènements viennent d'avoir lieu. C'est encore vivant, encore brûlant. Le personnage principal : la bourse de Shanghai, rien à voir, tout compte fait, avec "L'argent" de Zola, ni pour le modèle historique, ni pour la mise en oeuvre littéraire. "Minuit est une grande fresque qui se déroule en de multiples scènes éclatantes et variées tels des éclats de mosaïque minutieusement ajustés. "Minuit", c'est la grande crise économique de la pénétration du capitalisme américaine et de l'industrie japonaise dans la Chine des années 30. Clameurs de la bourse, spéculation, conciliabules et complots dans les allées des grands parcs, la vie devenue impossible, les rebelles dans les campagnes, la mort foudroyante à la ville, les luttes des bourgeois (nationaux) contre les bourgeois (compradores); des grèves perlées à la répression et la "coordination" de "la grande grève" ; les policiers protégeant la liberté du travail et les groupes mafieux surveillant les quartiers ouvriers; la haine du petit peuple exaspéré par la misère, les erreurs des dirigeants, les sacrifices inutiles de la jeunesse; les loyaux services des syndicats jaunes; le sort de la guerre monnayé par les généraux, la disparition de toutes les illusions, le choc des générations, les souffrances des femmes, la mort de l'amour, le vertige et la puissance du sexe, et finalement outres les tragédies des êtres humains ramenées en une seule : l'argent, l'argent, encore l'argent.

Et cependant, comme toujours chez Maodun, l'humour qui brusquement affleure, retourne la tragédie en comédie, laisse la conclusion en suspens sur un éclat de rire, indécise comme une clarté sur un désastre sans précédent, mais une clarté tout de même, jamais vue à minuit. "
Michelle Loi, 31 décembre 1992

Mao Dun fait partie de ces écrivains qui veulent « construire une nouvelle littérature » . Les années 30 représentent l'Âge d'or des écrivains naturalistes chinois.