Thursday, March 16, 2017

Malraux André, « La condition humaine »

 Malraux André, « La condition humaine »

La condition humaine est un roman d’André Malraux paru en 1933. 



Ce roman ponctue une trilogie entamée en 1928 avec les conquérants et poursuivi avec La voie royale en 1930. Il lui valu le prix Goncourt l’année de sa parution. L’œuvre découle de l’expérience personnel de l’auteur qui a lui-même assisté aux premiers soulèvements insurrectionnels en Chine. De nombreux analystes le considèrent comme la base de l’existentialisme d’après guerre dont certains écrivains comme Sartre ou Camus étaient les chefs de file.


Malraux structure son roman d’après la chronologie des événements qu’il relate. La narration  le 27 mars 1927 pour s’achever au mois d’avril de la même année. Elle s’inscrit dans une contexte historique trouble pour la Chine. Lorsque s’enclenche  le récit, les troupes de Tchang Kaï-Chek marchent sur Shanghai. Les communistes préparent leur arrivé dans l’optique de faciliter le prise de la ville, misant sur les soulèvements d’ouvriers locaux. Le communisme monte et inquiète les ambitions de Tchang Kaï-Chek. Soucieux de conserver les raines du pouvoir, il se retourne contre les communistes avec l’appui des occidentaux présents sur place. Ces derniers, souhaitant éviter la mise en place d’un gouvernement communiste qui les éjecterait de leur position, constituent un soutien financier déterminant pour le général. Ainsi, les communistes de Shanghai perdent le soutien du Kuomintang. Le 12 avril 1927, Tchang Kaï-Chek fait exécuter la majeure partie des dirigeants communistes avec l’aide des Bandes vertes, société secrète criminele. 
En toile de fond de ce récit évolue la ville de Shanghai. Elle doit l’intérêt que lui portent les diverses puissances en marche dans le récit à sa position stratégique. En effet, outre l’importance de son port de commerce, elle bénéficiait de l’implantation de vastes cités occidentalles par les concessions françaises et internationales administrées par des municipalités européennes. De plus, à proximité de la ville, dans ses faubourgs industriels, évoluait un prolétariat de plus de 3 millions de personnes dont la majorité travaillait dans les usines de textile et d’armement.
Elle se manifeste pour la première fois dans l’incipit, s’imposant comme seule source de lumière qui s’oppose aux ténèbres de la chambre où Tchen donne la morte. Elle s’étends alors sous ses yeux, comme une trace lumineuse couchée au bord du fleuve Houang-pou. Par la suite, l’ombre gagne du terrain. Elle avale les couleurs de la ville, ses lumières. La mort envahit tout et plonge la narration dans une atmosphère pesante rythmé par l’impérialisme de l’immédiat. Le style heurté de Malraux donne des impressions d’histoire vivante. On ne se la représente plus en simple spectateur qui avale des dates et des faites. Les délibérations internes des personnages nous poussent sur le devant de l’histoire, nous obligeant à nous confronter au contexte, à comprendre et à admettre les décisions d’individualités dans un univers où l’individualité s’annihile et tombe à chaque instant. Se pose alors la question de la condition humaine. Les destinées semblent s’imposer d’elles-mêmes. Les personnages ne se cherchent que peu de temps, poussés en avant par la nécessité de se trouver avec promptitude. La proximité de la mort, i.e. son omniprésence, les poussent à se rapprocher de Dieu ou plutôt à s’y identifier. Ils ne croient plus en Dieu mais se prennent pour lui.
La grandeur des idéaux avale les individualités. Cet avalement se manifeste de façon prononcé dans le cas de Tchen. Il s’y jette de manière conscient, se plongeant la tête baissée dans le piège d’une mort inutile pour servir une idée qu’il explique lui-même en mots flous. En réalité, cette idée il la pressent et l’éprouve mais ne la comprend qu’en partie. Elle guide son existence et la remplit. Elle en déborde même, trop grosse pour qu’il l’assimile dans son ensemble.
Par opposition, Malraux présente le personnage de Clappique. Celui-ci ne se laisse pas happé par les idéaux révolutionaires. Il se conforme à son égoïsme. Son existence, il l’emplit de fausses biographies, revêtant divers costumes selon les occasions. Bien loin des valeurs traditionnelles (notamment l’amitié, comme nous pouvons le constater pour l’arrestation de Kyo), il se heurts sans cesse à son propre vide.


Les personnages representent des stéréotypes de cette période. Tous s’unissent dans la solitude, sur le fond grisâtre et brumeux des rues dévastée de la ville et nourrissent les prémisses des révoltes à venir. La fin de l’œuvre laisse présager la continuité de la lutte facilitée, outre les précédents, par le retrait du Consortium. L’action du roman, concentrée en seulement quelques jours, se situe à Shanghai en 1927, dans une Chine politiquement décomposé, dominé économiquement par les nations étrangères.
Enfin, bien loin de se limiter à un simple inventaire d’actions, Malraux jongle avec les tonalités et les modes narratifs pour insinuer au mieux l’aspect poétique et philosophique de son œuvre. Ceci en fait l’un des romans marquant du cette époque, d’autant plus que la teneur des enseignements que l’on en tire dépend du type de lecture mené. En effet, quand certains relèvent les faits historiques, d’autres se laissent prendre par le porté philosophique ou politique de l’œuvre.
Pourquoi avoir choisi ce periode particulièrement complexe de la Révolution Chinoise : le soulèvement de Shanghai préparé secretement par les Communistes et réprimé par Tchang-Kaï-Chek ?



Wednesday, March 15, 2017

La Condition humaine (1933) : Le Shanghai des années 20 vu par un écrivain français engagé, André Malraux



BIOGRAPHIE : QUI EST ANDRÉ MALRAUX ?

Né le 3 novembre 1901 à Paris, dans une famille modeste, il abandonne tôt ses études, mais suit des cours au Musée Guimet et l'École du Louvres, publie des articles sur des artiste qu'il fréquente à l'époque. Puis, il fait deux voyages en Extrême-Orient (Cambodge en 1923, Indochine 1925 où il a entretenu des liens étroits avec la communauté chinoise de Cho lon). Sensibilisé par les injustices qu'il y voit, il écrit Les Conquérants et La Condition humaine (1933). Engagé politiquement, il milite contre le fascisme et le nazisme, participe au Congrès des écrivains soviétiques en 1934, prend part à a guerre d'Espagne. Mobilisé en 1939, prisonnier, il s'évade. En 1944, il commande la brigade Alsace-Lorraine qui se battra dans les Vosges, en Alsace et jusqu'à Stuttgart (1945). Ministre de l'Information du général De Gaulle (novembre 1945-janvier 1946), il est délégué à la propagande du RPF (1947 à 1953). Nommé ministre d'État chargé des Affaires culturelles (1959-1969), il fait preuve d'un grand dynamisme (on lui doit notamment les maisons de la culture, et une politique de rénovation de Paris), et viendra à la rencontre du président chinois de l'époque Mao Zedong. Chantre du gaullisme, il est en tête de la manifestation de soutien à De Gaulle, le 30 mai 1968. Il meurt le 22 novembre 1976. Ses cendres ont été transférées au Panthéon en novembre 1996.

SHANGHAI DES ANNÉES 20 : CADRE SPATIO-TEMPOREL ET ÉVÈNEMENTS MARQUANT

Le récit se déroule dans le Shanghai de la fin des années 20, plus précisément le 21 mars 1927. Le contexte est net et précis : il s'agit de la Chine de Tchang Kaï-shek (1887-1975), s'accompagnant des conflits politiques. Au départ, de nombreux écrivains et intellectuels chinois se sont engagés politiquement dans des associations afin de donner à la Chine une nouvelle forme gouvernementale solide et mettre fin au règne des Seigneurs de Guerre. Ainsi est né le Parti nationaliste Kuomintang fondé par Sun Yat-sen le 25 août 1912, qui réunissant le Peuple chinois sous tous les plans (pour une Nouvelle Chine plus moderne, socialiste et démocratique, pour la fin de l'Empire, fin des guerres civiles, réappropriation du pays par le Peuple chinois, toute classe sociale confondue). Cependant, cela ne suffit pas à restaurer la Paix dans le Pays : les seigneurs de guerre dominent la partie nord de la Chine, et ne pouvant obtenir de l'aide des Occidentaux installés en Chine (Shanghai), le Kuomintang n'a pas eu d'autres choix que d'accepter l'aide financière proposée par le Kuomintern pour renforcer leur armée. Inspiré du marxisme et du modèle soviétique, le Parti communiste chinois est né en Août 1920 et le tout premier congrès a eu lieu le 23 juillet 1921 dans la concession française de Shanghai. Le Kuomintang et le PCC se sont unis pour affronter les seigneurs de guerre jusqu'à la mort de Sun Yat-sen en 1925. Malgré l'approbation de son successeur, Wang Jingwei, de maintenir l'alliance Kuomintang/PCC, Tchang Kaï-shek s'y oppose farouchement, de sorte que la rupture entre les deux partis va s'opérer suite à l'expédition du nord.

La rupture se fait au début de l'année 1927 (d'où l'importance des dates dans le passage du roman La Condition humaine ). En mars 1927, les Communistes alimentent le soulèvement des travailleurs de Shanghai et prennent le contrôle de la ville, s'opposant aux plans de Tchang Kaï-shek de vouloir rallier les factions alliés à partir du nord de la Chine. Comme l'armée du Kuomintang n'arrive que trop tard à Shanghai, prise d'assaut par les ouvriers et les communistes, Tchang Kaï-shek décide de mettre en place une rupture radicale avec le PCC en faisant éliminer leur anciens alliés de gauche et transférant lae siège du Kuomintang à Nankin. Le chef du parti Wang Jingwei, ne pouvant tenir tête à l'imposant Tchang Kaï-shek, se résout à dissoudre l'alliance avec les Communistes.
Le roman La Condition humaine mentionne le début de la rupture entre le Kuomintang et le Parti communiste.

La ville de Shanghai est décrite d'une telle façon que l'on dirait que l'on tourne des scènes de cinéma. Tout d'abord, nous avons une idée bien précise des lieux de Shanghai (l'avenue des Deux-Républiques, Han-Kéou, Port de Shanghai, les concessions françaises), l'histoire se déroule dans la plupart des cas au centre-ville.

Une idée bien précise du lieux

Plan de Shanghai en 1929 (le quartier de Pudong à l'Est de la rivière Huangpu, à l'Ouest  les Concessions française et internationale, centre-ville)


PERSONNAGES : PORTRAIT D'UN SHANGHAI MÉTISSE ET COSMOPOLITE

Shanghai ville cosmopolite : importation du jazz dans les bars  tels que Black Cat dans le roman


Le roman révèle a ville de Shanghai comme une ville cosmopolite où grouille un grand nombre de personnages tous singuliers en fonction de leur position politique, de leur origine ethnique, leur passé tumultueux. En effet, les héros de ce roman ne sont pas chinois et dessine un portrait d'un Shanghai de la nuit, métisse et tourmenté politiquement.

Tous les personnages présentent une histoire particulière ainsi que des traits de personnalité symboliques, reflétant les idéologiques nationalistes, communistes et/ou cosmopolites du Shanghai des années 20:

-Gispors est le père de Kyo, un intellectuel communiste, universitaire marxiste, éminence grise derrière le soulèvement et intoxiqué à l'opium; il est la figure du sage, tous viennent se confier à lui.
-Kyo Gisors, fils du précédent, dirige l'insurrection communiste de Shanghai. Idéaliste, il luttera jusqu'à la mort pour la « dignité » des travailleurs. Il aime May.
-May épouse allemande de Kyo, médecin, représente la vie dans ce contexte de mort et donne au combat révolutionnaire sa dimension féminine.
-Tchen est un disciple du Professeur Gisors, engagé dans la lutte armée, lutte qui deviendra par la suite sa seule raison de vivre. Il fait de son engagement une sombre mystique suicidaire.
-Katow,généreux et courageux, est un ancien militant de la révolution russe de 1917. Rescapé de la répression des Russes blancs, son idéalisme l'a poussé à rejoindre la révolution communiste chinoise. C'est le personnage le plus humain du roman.
-Le Baron de Clappique, ancien antiquaire et marchand d'art français, reconverti dans le trafic d'armes. C'est un personnage mythomane et joueur, théâtral et drôle, inquiétant aussi ; une création originale.
-Ferral représente le pouvoir de l'argent, n'a qu'une passion : dominer autrui. C'est un ambitieux industriel français, président de la Chambre de Commerce française.
-Valérie, l'amante de Ferral, représente la femme moderne dans le sens où elle dispose de ses propres initiatives. Et ne se soumet pas au bon-vouloir de l'homme. L'émergence du féminisme ?
-Hemmelrich, représente l'humilié, c'est un ouvrier originaire de Belgique, éternel prolétaire perdant. Il s'engage dans l'action après avoir vu sa famille massacrée.

LA CONDITION HUMAINE : DUALITÉ PERMANENTE ET COMBATS IDÉOLOGIQUES

Tchang Kaï-shek (à droite), massacre des grévistes et partisans communistes en avril 1927 (haut), Sun Yat-sen (bas)

Dans la Condition humaine, on retrouve une dualité thématique constante. Sur chaque passage évoqué, les personnages luttent contre des idées et n'hésitent pas à marquer fermement leur position. Ainsi, Tchen, Kyo, Katow et Clappique se retrouve dans un guerre civile indirecte où s'affrontent les Communistes et Nationalisme (évoquée aussi dans le roman comme la confrontation entre les « bleu » et les « rouge » vs nationalisme. Outre ce contraste significatif, on retrouve aussi des oppositions thématiques tels que le contraste entre l'Amour et la Liberté individuelle, une opposition pas si anodine si on cite les amours contrariés de Kyo et de May : ne supportant pas la révélation de May sur sa courte infidélité amoureuse, Kyo décide de privilégier sa liberté de choix : celle de partir en combattant dans la lutte contre l'armée de Tchang Kaï-shek, et ce malgré les injonctions de May qui veut tout faire pour récupérer son amant. Ici le sens du devoir prédomine sur les sentiments dans La Condition humaine , des personnages tels que Kyo et Tchen ne laissent peu de place aux sentiments : se battre pour ses idées semblent plus important que tout le reste, quitte à en mourir.
Par ailleurs, on prête aussi une opposition entre la Paix/lumière vs le combat/l'ombre. Dans la scène de discussion entre Maître Gisors et Tchen, le Maître déconseille à son disciple de s'en aller en guerre et souhaite que la lutte idéologiques se fasse sans violence, mais Tchen n'envisage pas une situation de Paix et estime que seule la guerre idéologique est la solution pour restaurer l'ordre dans le Pays. Par conséquent, ceux qui se sont battus se retrouvent dans le cas de Kyo en prison (l'ombre), en opposition à ceux qui n'ont pas subi l'enfermement/torture et vivent en liberté comme May, Ferral ou les Français de Shanghai(à la lumière du jour, donc lumière). Enfin, nous notons également l'opposition marquée entre les travailleurs prolétaires des Lilong et les bourgeois nationalistes chinois et étrangers des concessions.
La Condition humaine traite des inégalités sociales, de l'injustice et des situations trouble et conflictuelle qui règnent à Shanghai.


CONCLUSION

-Roman engagé politiquement (Communisme, socialisme, nationalisme)

-Shanghai vu par un ancien expatrié français : ses rues, ses inégalités sociales, concessions française et internationale, relations commerciales sino-étrangères, mixité ethnique et sociale, Shanghai le « Paris de l'Orient »

-Début des guerres idéologiques communisme vs nationalisme à tendance bourgeoise

-Shanghai des années 20 et 30 : en plein boom et crack économique, chamboulement politique, la peur de l'avenir (sitôt arrivé la future guerre sino-japonaise)

-Shanghai, pas seulement un exotisme orientaliste mais aussi la ville telle qu'on la voit socialement et économiquement (ouvriers chinois, artisans des petites rues des Lilong, des riches bourgeois chinois faisant commerce avec les étrangers des concessions, des paysans venant de l'exode rurale et vivant dans les bidonvilles)



Pour approfondir:


-http://chine.in/guide/entretien-andre-malraux-avec-mao-zedong_4497.html

-https://www.etudes-litteraires.com/malraux-condition-humaine.php

-https://fr.internationalism.org/rinte96/chine.htm

-http://malraux.org/wp-content/uploads/2009/07/images_documents_5_2larrat.pdf

Tuesday, March 14, 2017

Malraux, La condition humaine




1927. L’ombre d’un Shanghai nocturne : une ville de brumes et de solitudes. 

     Malraux aux côtés de Céline, Aragon ou encore Bernanos et un certain nombre d’écrivains de la génération de 1930, fait partie de ceux qui font basculer l’art romanesque de la description à la réflexion. « On est sur la voie d’un roman énigmatique, constitué d’une suite brutale de lumière et d’ombres. La réalité n’est pas racontée : elle est présente par bribes, discordante, incertaine, en train de s’accomplir. » (Michel Raimond, Le Roman depuis la révolution, Armand Colin, 1981, page 201). Il est vrai, Malraux le dit lui-même lorsqu’il reçoit le prix Goncourt en 1933, que dans La condition humaine, ce n’est pas le cadre du récit qui est privilégié mais l’interrogation solitaire et angoissée de personnages confrontés au tragique et happés par l’action. L’environnement n’est alors conçu par l’auteur que comme réunissant « les conditions d’un héroïsme possible » alors que « l’essentiel est l’élément pascalien. » Pourtant Shanghai, ses rues, ses échoppes encombrées, ses arrières boutiques dénudées, ses lieux de plaisir, de jeux et ses grands hôtels si proches des sombres chambres chinoises, cette ville-là, multiforme et hétérogène, on la découvre parfois en une phrase qui laisse souvent exploser une poésie absente ailleurs. Cette esthétique particulière que peut-elle nous apprendre sur le Shanghai vécu de cette époque ? Ces images urbaines rapidement déployées sont-elles plus que le reflet troublé des tourbillons intérieurs qui, toujours, secouent les personnages ?   

     Dans La condition humaine, la trame historique conduit clairement le récit. Pour faire concis, le 21 mars les troupes du Guomindang étant proches de la ville, les communistes lancent une insurrection. Le 22 mars, l’armée de Chang Kai-Chek fait son entrée, le 29 mars, les communistes veulent organiser une véritable révolution malgré l’opposition de l’Internationale. Le 12 avril, Chang Kai-Chek fait arrêter et exécuter les principaux dirigeants communistes. Le roman est composé de sept parties dont les deux premières, qui se déroulent du 21 au 23 mars, narrent heure par heure les premiers épisodes de l’insurrection. Cette chronologie linéaire et le temps très resserré participent à la création d’un tragique classique. Le point de vue adopté est objectif mais il passe parfois d’une subjectivité à une autre, lors de longs monologues intérieurs par exemple, pour rendre percutante la solitude absolue des consciences. Les personnages sont nombreux et illustrent la variété (à nuancer) d’une ville qui avec sa concession française et sa concession internationale a la réputation d’être cosmopolite. Ainsi, Tchen terroriste communiste est chinois, Kyo Gisors, intellectuel d’un milieu plus bourgeois est franco-japonais, son père est un philosophe français, Katow est russe et a vécu la révolution de 1917, Clappique, joueur bien renseigné est français tout comme le capitaliste Ferral et le chef de la police, Martial. Enfin le militant communiste Hemmelrich est d’origine belge.


I.               Brumes et lambeaux de lumière : une ville impressionniste.
     Une fois la lecture terminée, l’image qu’il semble nous rester de la ville n’a rien de très palpable et concret : l’atmosphère est lourde, le bleu du ciel rare et le regard, en permanence, butte contre un mur mouvant annihilant toute perspective. Shanghai ne nous est présenté que par petites touches, par impressions plus qu’autre chose. La poésie qui se dégage parfois par ces failles, à la fois douce et furtive, inutile, nous plonge dans un monde presque rêvé, loin de la réalité révolutionnaire. Ainsi, on ne compte pas le nombre de fois où Malraux mentionne brume ou brouillard : « La voiture continuait à filer entre des raies de lumière estompées par la brume », «Les lumières troubles des villes de brume qui passaient par les fentes des volets entrouverts, à travers les vitres bouchées, s'éteignaient une à une : les derniers reflets s'accrochaient aux rails mouillés, aux isolateurs du télégraphe ; ils s'affaiblissaient de minute en minute ; bientôt Tchen ne les vit plus que sur les pancartes verticales couvertes de caractères dorés.», « la brume, nourrie par la fumée des navires, détruisait peu à peu au fond de l'avenue les trottoirs pas encore vides », «Kyo commençait à voir dans la brume pas encore levée... la lumière trouble de la maison où se tenait le Comité militaire. Brume et nuit opaque : il dut allumer son briquet pour savoir l'heure. », « Dehors, au fond de la brume, des lumières jaunâtres - des becs de gaz sans doute - semblaient aussi veiller sur eux. » Dans tous ces exemples la brume empêche de voir clairement la ville et, très fréquemment, une source de lumière perce un instant avant d’être étouffée. Shanghai la nuit semble briller de faibles points lumineux, variés, mais vacillants : phares de voitures et des canonnières, lumières des logements, pâle électricité, becs de gaz mais aussi « ampoules misérables », « enseignes lumineuses », bougies dans des « phosphores », « lune », « étoiles » … 

     Comme le montre la première scène, Malraux, souvent, ne pose pas de cadre spécial préalable. Le lecteur jeté in medias res ne découvre que très progressivement la moustiquaire, la porte, le balcon, la fenêtre, jusqu’à ce qu’il se retrouve soudainement avec Tchen « en face de Shanghai », sa « brume jaune », ses millions de vies et son fleuve. On a donc plus que des descriptions, des ambiances qui font écho aux tourments intérieurs des personnages chez qui rien n’est clair et qui s’échinent à voir en eux malgré les aléas climatiques. Pourtant de leur vie dans cette ville, le roman aborde certaines facettes peut être généralisables.    


II.             Les ombres qui y vivent, y errent, qui s’y battent et qui s’y perdent.
     Si voir la ville ou plutôt son paysage urbain autrement que par fragments ne nous est pas permis, les ombres qui la hantent nous renseignent davantage sur ce que pouvait être la réalité du quotidien de certains. La situation des femmes est évoquée, notamment la présence de nombreuses courtisanes et prostituées, celles que visite régulièrement Ferral, celles des « bordels minuscules aux enseignes rédigées dans les langues de toutes la nations maritimes » qu’enchaine Clappique, celles qui, ombres, s’ajoutent aux ombres des rues. Dans les concessions, la lumière passe plus généreusement à travers les « grandes fenêtres européennes ». L’argent est présent, central même comme en témoigne l’auto « Voisin », du président de la Chambre de commerce, la seule qui roule dans Shanghai nous dit-on. Sur la même page nous est décrit, en miroir, les modes de transport de la foule chinoise (des brouettes aux pousse-pousse en passant par les « petits chevaux poilus », brève parenthèse pittoresque plutôt rare dans la narration. La présence de l’opium qui irrigue la ville est aussi à noter, drogue apaisante dans laquelle se plonge Gisors père.  

     Mais surtout ce sont les grandes masses des ouvriers et des révolutionnaires cachés qui forment ces « ombres » si présentes dans le roman. Ainsi, sans les croiser vraiment « les deux cent mille ouvriers des filatures » et « la foule écrasante des coolies » font sentir leur souffle silencieux, mais aussi leurs revendications sociales (la possibilité de s’assoir pour les ouvrières des filatures par exemple). 


III.            Lieux de nuit
     La vision de Shanghai que nous donne La condition humaine est en grande partie une vision nocturne. En effet, suivre les révolutionnaires qui organisent leurs actions implique une immersion dans un monde caché, celui des arrière-boutiques et des ruelles.  La nuit, la ville chinoise est sombre et peu rassurante, on peut y rentrer dans des magasins « pouilleux » tels que celui de phonos « Lou-You-Shuen et Hemmelrich » ou encore chez un marchand de lampes, de poissons vivants ou d’oiseaux. Dans le roman, nombre d’entre eux sont des tchon communistes. Mais dans cette ville chinoise on trouve aussi les anciennes maisons à cour carrée (celle de Gisors père) avec leurs halls, leurs jardins ou encore leurs peintures. Du côté des concessions c’est dans des lieux de lumières, présentant bien plus d’opulence que le lecteur est conduit : le Black Cat dans lequel vit la concession de nuit joue un rôle important avec son fond sonore de jazz et de « fox trot », on y danse, y boit, y joue. Il y a aussi le bar du Shanghai-Club et surtout les hôtels, petits, comme l’hôtel Grosvenor avec son « noyer poli » et ses « drapeaux » ou plus importants, comme l’Astor. 


     Miroir de personnages en prise avec une révolution qui les laissent seuls en face de leur angoisse, sans visibilité, les rues embrumées de Shanghai sont aussi des paysages furtifs, souvent sous-entendus, qui, parfois, laissent illuminer les ombres avant de les absorber dans les ténèbres. Poétiquement on aperçoit la ville à travers «la vaste fenêtre pleine de lambeaux de nuages ».

Thursday, March 9, 2017

Chapitre 12 : “Les films et leur public”. Kerlan, Hollywood à Shanghai


A travers ce chapitre, nous continuons d'aborder l'évolution du business du cinéma chinois de la grande production LIANHUA, cette fois-ci sous l'angle des films et de leurs publics.

Les films de la Lianhua connaissent un succès retentissant dans la Chine des années. Pas seulement à Shanghai, mais aussi à Pékin, Nankin, Canton et Hong Kong ainsi que dans le reste du monde.

Quel est le public visé?
Quelles stratégies commerciales la Lianhua use-t-elle pour faire parler de ses films?
Comment ces films ont pu avoir une portée idéologique, poétique mais aussi socioculturelle dans une Chinois où les idées divergences entre les Intellectuels de gauche, les nationalistes et/ l'approbation du Peuple?


(I) La diffusion des films de la Lianhua
a) A la recherche de la plus grande visibilité : stratégies publicitaires et distribution des films.
- Disposer ses grands cinémas à Shanghai, Pékin, Canton, Hongkong

-Stratégies publicitaires et accords avec des salles de cinéma de prestiges

-Diffusion des films par le biai de la presse et des livrets de cinéma de la Lianhua (莲花年检, la référence littéraire)

- trois grands pôles de distribution : Pékin, Shanghai et Hong Kong.

b) Diffusion des films vers la diasporas du Sud-Est asiatique
- Diffusion des films aux Philippines, royaume de Siam, colonies situées en Asie du Sud-est pour la communauté chinoise.

-Public très conservateur : approuve la Nation chinoise et la préservation de la culture traditionnelle chinoise.

c) Diffusion des films au niveau international

-Enjeu : faire de la Lianhua un cinéma chinois à la hauteur du cinéma occidental

-Le gouvernement chinois choisit minutieusement les films pouvant faire un tabac dans le monde (AMOUR ET DEVOIR qui a plu aux intellectuels français tels que S. Horose; PIETE FILIALE qui a plu aux Américains tels que l'acteur Douglas Mac-Lean)

- Si les intellectuels occidentaux ont apprécié ces films, ils achètent des droits sur ces films afin de les diffuser dans le monde. Résultat : films au succès infaillible pour la Lianhua .

(II) Réception des films : l'impossible box-office
a) Comment mesurer un “palmarès” cinématographique chinois

-Mesure du nombre de jours de projection de salle (travail de l'historienne Laikwan Pank)

-Nombre cumulatif de spectateurs calculé par la Lianhua sur des tableaux publiés dans leur livret 莲花年检.

b) Les hypothèses envisagées sur le succès des films de la Lianhua


(III) L'accueil critique et les goûts du public shanghaïen : le combat idéologique communiste/nationaliste à la veille de la guerre sino-japonaise.
a) Le modèle hollywoodien toujours mis en avant
-Les hommes de lettre, de fervents admirateurs du cinéma américain, donc une référence qui porte son nom.

-Comparaison du jeu d'actrice Ruan Lingyu par rapport aux actrices hollywoodiennes.


b) Les films à messages sont les plus importants
-Le contenu est toujours essentiel : un film doit permettre d'instruire le spectateur tout en le divertissant .

- Exemples à l'appui. “La reine des sports” : la question du sport de masse et de l'hygiène; “L'Âme de la nation”: la question de l'occidentalisation du pays.

-Grand débat sur le film “Femmes nouvelles” : la signification du suicide de Wei Ming en comparaison avec le suicide réel de l'actrice Ruan Lingyu, dénonciation du dysfonctionnement de la société bourgeoise.

-Observation des changements de la société shanghaïenne à travers les films:
1930-1931: films traitant des questions dr société comme le mariage arrangé; dès 1932:débat politique gauche vs nationaliste, dénoncer les problèmes sociaux

c) N'oublions pas non plus le critère de la beauté artistique dans un bon film chinois
- Selon Sun Yu, un très bon film est une oeuvre artistique qui doit émouvoir le peuple.

-Selon Cai Chusheng, un très bon film doit exposer la réalité sociale sans trop noicir le tableau et sans trop en dire par les mots. Le dire par le poids de l'image et sa signification sera plus percutant pour instruire le Peuple tout en l'amusant.

-Faire du cinéma reste un art pour la compagnie Lianhua. L'enjeu est d'en faire un art national : un film artistique et politique aux couleurs de la Chine.

Questions:

-“Ce qui compte, ce n'est pas la popularité statistiquement mesurable des films, mais plutôt la popularité de leur motifs narratif et visuel”? Est-ce le cas pour tous les films de production nationale chinoise dans tout le monde? Obtiennent-ils un vif succès similaire dans le monde?

-Comment la Lianhua procède-t-elle pour distribuer ses fils dans plusieurs villes différentes? Qui gère ce réseaux de diffusion des films? Quel est le montant du coût de production pour cette manoeuvre (logistique, publicité, ventes de livrets de cinéma, contact avec les gérants)?

-Pourquoi les films chinois sélectionnés au niveau international ne sont pas les même que ceux des pays d'Asie du Sud-Est? Pourquoi le gouvernement choisit-il ces films qui ne sont pas forcément au goût des Chinois?

-Doit-on forcément se baser sur le modèle des films hollywoodiens pour produire un bon film à succès chinois?

- Comment faire un film à la fois esthétique et idéologique qui plaise à toutes les strates de la Société ?

Wednesday, March 8, 2017

« Street Angel » (Titre originale : 马路 天使, Chine, 1937)

 

Chaque pays a une époque spécifique et connue, dans laquelle le cinéma nous montre la réalité de la société. Les années 1930 a été l'ère dans laquelle le cinéma chinois s'est incliné vers le portrait et la réflexion de la société actuelle et la modernisation de la Chine. « Street Angel (titre original : 马路天使) » - Vieux Shanghai, deux sœurs, une prostituée et une chanteuse, essayant de s'échapper des scélérats locaux avec l'aide de leurs amis, un trompettiste et des amis proches a lui. Un film chinois qui est sorti en 1937. Le film a été réalisé  par Yuan Muzhi et les « stars » sont Zhao Dan et la chanteuse populaire Zhou Xuan, dans son premier rôle. Beaucoup de caractéristiques distinctives développées par le film chinois au cours des cent dernières années sont le résultat et le témoignage d’une sorte particulière d'interaction, reliant la culture et la politique dans la Chine du XXe  siècle. Comme une sorte de film de divertissement de masse chinois, « Street Angel »  a été aussi affecté d'une manière unique par des situations historiques, mais en même temps quotidiennes.


J'ai analysé le film « Street Angel », en prenant en compte les « symboles » utilisés dans le film et quelques scènes particulières. Très intéressant est le fait que ce film est basé sur la modernisation en Chine et sur les conditions sociales de la Chine dans les années 1930. Aussi, deux chansons originales sont utilisées dans le film, le « Song of the Four Seasons (四季歌) » et « The Wandering Songstress (天涯歌女) », toutes les deux composées par He Lüting, avec les paroles de Tian Han. Chantées par la star Zhou Xuan qui joue le rôle de Xiao Hong dans le film, ces chansons sont devenues populaires et sont encore reconnues comme des réflexions de l'ère turbulente des années 1930 de l'histoire chinoise et sont toujours parmi les chansons les plus célèbres dans la culture chinoise moderne. Le réalisateur a utilisé également les chansons pour envoyer des messages qui s'appliquent et reflètent la crise actuelle en Chine et l'attaque par les Japonais.
Street Angel présente le côté sombre de la vie dans les bidonvilles de Shanghai, dépeignant l'histoire d'un petit groupe d'amis qui ont été réunis par leurs problèmes et le besoin d’aide. Comme dans un autre film qu’on a vu, « The Goddess », diverses techniques ont été employées pour transmettre des messages critiquant les fautes de la société actuelle et forçant le public à considérer les problèmes courants. Au tout début du film, on voit un montage d'images variant de la vie animée de la ville à des superpositions de divers monuments tournés sous différents angles, donnant une impression de chaos. Après ça, nous voyons l'image d'un bel établissement d'apparence occidentale et encore quelques d’autres images de la ville qui nous montrent les différences et le désordre qui règne dans la ville. Après une scène d'un gratte-ciel de Shanghai, le réalisateur mets l'accent sur les gens dans les rues dans les bidonvilles de Shanghai, le film commence avec une représentation d'un défilé se déroulant dans les rues de la ville, des spectateurs regardant la cérémonie et ses participants dans. Le personnage principal est introduit par quelques scènes comiques, qui nous distraient et nous empêchent de donner toute notre attention au comportement des gens et l’ambiance.


Peut-être le personnage le plus important est la sœur « aînée » de Xiao Hong, Xiao Yun, pour son rôle et son personnage qui ramène le public à la réalité, et en même temps nous montre la vie quotidienne et avec sa mort nous fournit la critique et l’accusation de la société.


Comme l'un des premiers films sonores en Chine, Street Angel est souvent connu pour son utilisation innovante de la musique, ainsi que son mélange unique de mélodrame et de comédie. Considéré comme un premier classique chinois, le film mélange la comédie avec le réalisme social et montre les femmes chinoises comme des victimes d'une société impitoyable et froide. 


Street Angel nous montre le monde ouvert des prostituées de rue de Shanghai, des filles qui n'ont pas de statut, sont achetées et vendues, et n’ont pas le droit d'individualité et autonomie. Le film nous montre en fait la vie des gens ordinaires dans l'ère de Shanghai et leur tentative de survivre et de mener une vie normale. Ce sont les quelques sujets qui font de ce film beaucoup plus qu’un mélodrame adorable et / ou pathétique.

RISTEVSKA Ivana

Master 1 LCSA Chinois